Stagiaire en prison
Octobre 2007 : première entrée dans une prison. On me demande qui je suis, ma
fonction et une pièce d'identité. Je dépose mon sac sur un tapis roulant pour que les surveillants puissent en voir le contenu et je passe dans un détecteur de métaux. Interdiction de rentrer
avec un téléphone portable. Le cadre est posé ! Je franchis les sept portes qui mènent au service où je serai en stage avec un temps plus ou moins long d'attente derrière chacune d'entre elles.
Je croise des personnes : détenus ? salariés de la prison ? avocats ? Mis à part les surveillants qui ont un uniforme et les infirmiers qui enfilent leur blouse une fois dans le service : je suis
un peu perdue pour reconnaitre tous ces gens.
Au niveau de l'atmosphère, je pensais que ça serait pire que cela, les locaux sont dans un état très correct et nous sommes loin des représentations de certains films américains. J'évite juste de
penser que je suis enfermée, que pour sortir il me faudra de nouveau franchir les sept portes et que chaque personne que je croise est susceptible d'être meurtrier, violeur, trafiquant,
pédophile, etc. Je m'efforce de penser qu'il s'agit d'un stage comme un autre et qu'il ne m'arrivera rien.
Deuxième visite un peu plus sereine, je connais l'endroit maintenant, je franchis les sept portes sans fléchir,
je m'habitue à ces lourdes portes... La première visite n'était qu'un entretien avec ma référente, cette deuxième visite va me mettre dans le bain, dans l'ambiance du service, dans l'atmosphère
même d'une prison, mon stage commence donc ICI. Je suis ma référente qui me donne des explications sur le fonctionnement du service, sur les termes que j'entends mais que je ne comprends pas
toujours (SPIP, UCSA, SMPR, Greffe ??).
Je me concentre sur les patients, après tout peu importe le crime qu'ils ont commis puisque loin de moi l'idée de les juger. Un patient pleure dans le couloir, je m'inquiète de savoir ce qu'il a
et on me répond presque naturellement "Il a avalé des lames", je me demande si j'ai bien entendu, je me demande pourquoi ça semble si normal, Est ce que ça ne choque que moi ?? Je questionne et
apparemment ça arrive régulièrement. (Avec quelques mois de recul au moment où j'écris ces lignes, il est vrai que cet incident est assez fréquent et, comme tout le monde dans le service, je me
suis habituée...). On s'habitue mais ce n'est pas pour ça que la souffrance des patients est négligée, loin de là ... Dans tous les cas, on ne s'habitue jamais totalement à la souffrance des
êtres humains ...
Je finis cette demi-journée fatiguée, épuisée, avec des images plus ou moins douloureuses en mémoire. Mais j'ai hâte de revenir pour en apprendre plus sur cet espace clos dont tout le monde
connait le nom mais finalement : Qu'est ce qu'une prison ?? Peu de personnes le savent vraiment ... Et peut-être qu'il faudrait mieux ne pas savoir ...
J'ai croisé au cours de mes journées de stage des meurtriers, des voleurs, des violeurs, des dealeurs, des
braqueurs de banque MAIS avant toute chose j'ai croisé : des hommes, des "papa" en larmes parce que l'éloignement de leurs enfants était devenu trop difficile à supporter, des
maris aimants et attentionnés, des fils respectueux de leurs parents, des hommes au passé touchant, triste, émouvant, difficile...
Les médias accentuent les traits négatifs (ils se plaisent à employer des adjectifs comme "agressif", "violent", "insensible", "froid", etc.) mais ils oublient de préciser les points positifs
("excellent père", "tendre avec sa femme", "aidant avec sa mère", etc.). PERSONNE sur cette terre n'est entièrement mauvais, tout comme personne n'est entièrement bon d'ailleurs (Qui n'a jamais
eu de mauvaise pensée ?? Qui n'a jamais été hors la loi, en roulant à 55 au lieu de 50 dans un village par exemple ??).
Ce stage m'a permis de regarder le monde différemment, je ne vois plus des détenus, je vois des hommes qui ont fait des erreurs de parcours, des hommes singuliers que je ne me permettrais pas de
juger. Si j'avais vécu les vies que certains d'entre eux ont vécues, je serais peut-être de l'autre côté, du côté des cellules du quartier femmes...
A ceux qui se posent la question : il n'y a pas de grilles entre les patients et nous, il n'y a pas de surveillants juste à côté du patient, le patient n'est pas menotté, seule une table nous sépare et ... non je n'ai pas peur. Vous auriez peur vous ? Peur face à quelqu'un de calme ? Peur face à quelqu'un qui éprouve de la tristesse et qui laisse filer ses larmes ? Peur face à une personne qui vous dit "Bonjour madame", "Au revoir", "Merci", "Bonne journée" ? Peur face à ces hommes qui expriment tant de désespoir ? Je ne me suis jamais sentie menacée ou en danger, je n'ai jamais eu envie de quitter la pièce terrorisée ou inquiète. Certains patients sont plus ouverts, d'autres plus timides, certains font de l'humour, d'autres sont peu bavards, certains s'emportent quand ils parlent de l'administration pénitentiaire ou de la lenteur de la justice alors que d'autres sont plutôt dans la passivité. Pour une importante partie de la population, ça peut paraitre paradoxal mais ... en très grande majorité, les détenus sont gentils avec le personnel soignant, ils sont polis, respectueux et très corrects. L'image de la "brute" mesurant 1m90 avec un regard froid, aucune marque de politesse et une agressivité animale est à oublier, nous ne rencontrons que très très rarement ce genre de personne, nous ne rencontrons même jamais ce genre de personne !
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